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19.03.2008
ILE SEGUIN,ON EN PARLE,ON ECRIT...MAINTENANT IL FAUT AGIR
L'ACTUALITÉ ET LES SERVICES DE LA CONSTRUCTION
| mercredi 19 mars 2008- Le Moniteur expert-com
"L’île Seguin, un palimpseste". Par Julien Bastoen, doctorant en architecture et histoire de l'art
Tabula rasa! Des mots qui sonnent comme deux coups de canon. Deux mots qui, une fois de plus, résument le résultat d’une quinzaine d’années d’hésitation des décideurs face à la reconversion problématique d’un morceau de territoire qui cristallise peut-être plus de significations contradictoires qu’il n’en mérite. L’île Seguin n’a jamais été qu’une île dédiée au pâturage (semblable en cela à bien d’autres îles de la Seine), avant d’être occupée par des activités protoindustrielles polluantes (équarrissage et blanchisserie) reléguées à bonne distance de la ville, puis d’être entièrement couverte d’une usine de production d’automobiles.
Contrairement à ce que prétend François Barré dans une tribune récemment publiée dans Le Monde (14/03/2008), c’est bien l’équipe menée par Jean-Pierre Fourcade et non l'équipe de Pierre-Christophe Baguet qui s’est tiré dans le pied en appliquant à la lettre la politique de tabula rasa. C’est généralement ce qui arrive quand on imagine qu’aménager un territoire consiste à effacer avant toute chose tout élément qui pourrait témoigner d’une stratification historique et symbolique problématique, avant de pouvoir exercer ses talents de démiurge. Aussi radicale que cette solution ait pu paraître, elle n’en reste pas moins habituelle au regard de la tradition de vandalisme architectural qui caractérise notre pays, à chaque fois qu’il est confronté à cette aporie : repenser ex nihilo ou prendre en compte le donné ? Qu’est-il advenu des Halles ? Qu’est-il advenu des anciennes usines Citröen ?
Urbanisme sans caractère
L’île Seguin est en train de devenir un territoire palimpseste, aussi bien sur le terrain que sur le papier : on ne compte plus les avant-projets et projets, officiels et officieux, qu’elle a pu susciter. A tel point que si l’on voulait compiler toutes ces architectures de papier, à l’instar de ce que Jean-Claude Daufresne avait entrepris pour les palais du Louvre et des Tuileries, un seul volume n’y suffirait peut-être pas. « Il faut enchâsser dans le Paris réel le Paris de rêve, constitué par l’ensemble des plans d’édifices, des tracés de rues, des projets de parcs, des systèmes de noms de rues qui n’ont jamais été réalisés », écrivait Walter Benjamin dans Paris, capitale du Vingtième siècle. L’île Seguin pourrait d’ici peu devenir l’un des lieux les plus rêvés du territoire national, et cependant constituer l’énième rejeton d’un urbanisme sans caractère. On pourrait écrire, pour paraphraser Le Corbusier, que l’aménagement de l’île Seguin ne doit pas être une opération immobilière ayant pour effet de trouver des locataires à des immeubles au goût du jour : « nous savons bien qu’alors l’argent exige des compromis et des cotes mal taillées et la manifestation d’un esprit de conciliation ; l’argent rejette ce qui ne flatte pas exactement le goût moyen » (lettre au Directeur Général des Beaux-Arts, 12 janvier 1935, publiée dans L’Architecture d’Aujourd’hui, n°10, pp. 22-23).
Flirt avec l'utopie
A l’opposé de cette vision de l’urbanisme, un jeune architecte, Nicolas Ledoux, et un universitaire, Mathieu O’Neil, avaient imaginé dès 1992 (http://www.peripheries.net/article280.html) un projet intitulé « Utopia Inc. », qui consistait à redonner à l’île Seguin son caractère insulaire – tautologie moins paradoxale qu’elle n’en a l’air – tout en en faisant le cadre d’un pôle d’activités créatives et festives, « un perpétuel chantier, un lieu en mouvement, où régnerait une émulation extraordinaire ». Force est de constater qu’aujourd’hui, ce qui manque à cette portion de territoire, mais aussi dans la réflexion à l’échelle régionale, c’est un lieu qui flirte avec l’utopie, la fantaisie, le plaisir, l’expérience sensorielle. En ce sens, le projet proposé par Pierre-Christophe Baguet, tête de liste victorieux des élections municipales à Boulogne-Billancourt, indépendamment des dommages collatéraux qu’il pourrait entraîner (on pense particulièrement à la question foncière), semble se placer dans la lignée idéologique du projet « Utopia Inc.», à ceci près qu’il intègre une réflexion à l’échelle de l’Ouest parisien. On y retrouve les idées de mixage générationnel et social et d’interdisciplinarité qui faisaient la force du projet de 1992. On y retrouve aussi, sous le crayon de Raphaël Labrunye, jeune architecte et doctorant en architecture – très vivement critiqué par Matthieu Poitevin, co-auteur de la fameuse « façade-enveloppe » – des éléments tels qu’un « pôle média-culture » susceptible d’accueillir des maisons de production ou d’édition, un « espace détente » mêlant cinéma et guinguette, des libraires, des galeries, des ateliers de découverte des modes d’expression artistique… Le passé industriel serait représenté par un « centre pour la mémoire ouvrière » (c’est peut-être même un centre d’études sur la colonisation et la décolonisation dont la France a besoin), auquel il faudrait, sans doute, ajouter une exposition permanente des projets pour l’île Seguin, qui ferait office de mise en abyme du territoire…
Concrétiser enfin...
On se prend à rêver d’une île Seguin accessible en navette depuis des embarcadères situés au pied du Palais de Tokyo, sur le modèle de la ligne reliant les deux Tate à Londres, ce qui contribuerait, davantage que la multiplication des ponts et passerelles, à redonner un semblant d’insularité à ce lieu. On a cependant le droit d’être sceptique quant à l’idée d’une prolifération de jardins de sculpture, dans ce méandre de la Seine, devant le succès plus que mitigé du Musée de Sculpture en plein air du square Tino-Rossi, à Paris… Pourquoi ne pas associer à ce hall d’expositions de sculptures monumentales (qu’on verrait bien former la proue de l’île) une galerie expérimentale d’architecture qui permettrait aux jeunes diplômés de s’exprimer ? Et pourquoi ne pas y implanter, enfin, un centre d’études interdisciplinaire dédié aux « cultural et visual studies », qui fait tant défaut à la recherche française?
Autant d’idées, dans l’air depuis longtemps, et qu’il serait peut-être temps de prendre la peine de concrétiser...
Julien Bastoen est l'auteur de "L’innovation culturelle au service de la neutralisation politique : la reconversion urbaine de l’île Seguin, dans la banlieue parisienne", juin 2007 (http://conferencias.iscte.pt/viewabstract.php?id=105&cf=3)
Un article qui alimente la réflexion et non la polémique, il est temps de se mettre au travail, Pierre-Christophe Baguet et ses 39 colistiers y sont fermement décidés : la prise de fonction se fera vendredi en mairie de Boulogne Billancourt
Alain Dumont et Pierre-Christophe Baguet
Passionnément Boulonnais
09:10 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Cher Alain,
Je trouve le papier de Julien Bastoen excellent. Il sait remettre en perspective les événements, en condamnant sans appel la folie architecturale de certaines de nos erreurs nationales passées.
Ecrit par : Philippe Dermagne | 26.03.2008
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