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03/01/2011

REVONS UN PEU , RÉVEILLONS NOUS ET ,MIEUX, ÉVEILLONS NOUS

 

 

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La Reine de Saba en adoration et ses suivantes, de Piero della Francesca, vers 1447-1451, l'une des oeuvres préférées de Paul Veyne. Crédits photo : ©Electa/Leemage

 

 

INTERVIEW - Le grand historien de l'Antiquité Paul Veyne est aussi un fin connaisseur de l'art italien, de la Renaissance au XVIIIe siècle. Mon musée imaginaire, son nouveau livre, est une somme et une invitation enthousiasmante d'un sage au gai savoir. 

 

C'est chez lui à Bédoin, dans le Vaucluse, que Paul Veyne a écrit son Musée imaginaire*, mais c'est paul_Veyne_1844.jpegdevant les œuvres, notamment à Rome et à Florence, qu'il l'a rêvé. En effet, cet archéologue et historien, grand spécialiste de l'Antiquité, professeur honoraire au Collège de France, se double d'un amoureux insatiable de la peinture italienne ancienne. Dans les grandes institutions, les églises et les palais, il embrasse tout, de Duccio à Tiepolo, lisant aisément les sujets mythologiques et bibliques, appréciant l'évolution stylistique générale comme la créativité propre. Aujourd'hui, son vœu le plus cher est celui du pédagogue qu'il n'a cessé d'être: éveiller tout un chacun par une anthologie où domine le plaisir. Tant il est vrai que «l'amour de la peinture n'exige pas de don particulier; la majorité des humains en ont la capacité». Les pages de Veyne laissent donc d'abord la place aux œuvres. Quant aux commentaires, ils sont clairs, explicatifs et incitent à aller plus loin. Comme ceux d'un épicurien qui se promènerait à nos côtés et saurait traduire le plus difficile: son propre émerveillement des choses.

LE FIGARO - Faisons un peu d'anachronisme. Comment un homme cultivé de l'Antiquité gréco-romaine aurait-il jugé l'art italien de la Renaissance ? Celui de Botticelli, de Michel-Ange ou de Raphaël par exemple ?

Paul Veyne - L'art grec et romain, ­comme l'art égyptien, adopte la convention selon laquelle il faut représenter le corps humain d'une façon ressemblante, chose rare dans l'histoire universelle. Alors, l'art de la Renaissance ne les aurait pas choqués, car cet art ressuscite cette convention. Les allégories de Botticelli les auraient sans doute intrigués mais, dans l'ensemble, ils se seraient sentis surpassés.

Pourquoi n'avez-vous pas préféré une promenade dans la peinture flamande ou hollandaise?

Je préfère l'italienne parce que mon métier d'archéologue m'a entraîné souvent dans la péninsule. Et puis, tous les collectionneurs ont leur manie, ils collectionnent ceci ou cela. Avouons-le, l'art italien est un latin lover: il est toujours élégant et séduisant.

Et pourquoi vous être arrêté avant le XIXe siècle, vous qui citez souvent le journal de Delacroix?

Parce que chacun est partial et partiel et que les préférences artistiques, encore une fois, sont arbitraires. L'impressionnisme ne me passionne guère. En revanche, à l'âge de 25 ans, j'ai traversé avec passion l'épopée de la peinture abstraite, non figurative, celle qui ne représente rien. En ce qui concerne l'art contemporain, je le trouve trop intellectualiste, mais mieux vaut me taire: j'ai 80 ans et l'expérience prouve qu'à cet âge on reste fermé aux nouveautés artistiques. Quand j'avais 25 ans, j'étais tout faraud d'aimer la peinture abstraite, mais le directeur de l'École française de Rome, qui en avait 75, me répondait que, lorsque lui-même était jeune, vers 1900, il était très fier d'admirer la sculpture romaine et de ne pas la considérer comme l'œuvre de tailleurs de pierre maladroits.

Seriez-vous capable de définir la beauté en trois phrases ?

C'est impossible. On ne peut pas donner la recette du beau ni dire «pour dessiner de jolies jambes, voici ce qu'il faut faire». Il n'y a pas de formule, de nombre d'or. De même, essayez donc de définir ce qu'est la couleur rouge!

Comment pratiquez-vous les musées ?

Je les visite par principe. Je me réjouis de voir une foule de touristes envahir ces lieux et je me garde bien de me moquer d'eux. Railler le touriste ignorant est un lieu commun faux. Même s'ils ne comprennent pas tous très bien ce qu'ils voient, ils pressentent, ils commencent à sentir les choses. J'étais un touriste ignorant, à 20 ans. Il faut bien commencer.

Préféreriez-vous voir toutes les œuvres sacrées in situ, dans les lieux de culte qui les ont vues naître ?

Franchement, souvent, il vaut mieux voir les œuvres d'art dans un musée qu'à leur place originelle, dans leur église. Souvent, dans les églises, elles sont dans l'ombre ou trop haut placées. C'est le cas des tableaux qui sont à l'église de la Salute, à Venise. Ou du célèbre profil de «La princesse de Trébizonde», à Vérone. Certes, souvent, les éléments des retables sont dispersés dans le monde mais ils sont rarement unitaires. Et parfois, comme pour Fra Angelico, une petite pièce séparée peut former à elle seule un grand tout.

Revenons à votre livre. Quelles en ont été les bornes ?

J'ai adopté sans originalité celles de la grande majorité des historiens de l'art. La Renaissance au sens large commence avec Cimabue, Giotto et Jacopo della Quercia. Et je termine ma promenade avec Guardi. Dans la seconde partie du XVIIIe siècle, cet artiste commence à faire disparaître l'objet qu'il représente en le dissolvant par des touches distinctes et brisées, où l'on retrouve délibérément les mouvements de sa main. C'est le début de la peinture pure des siècles à venir, où la forme se dématérialise, où la réalité imitée se déréalise.

Dans toutes les merveilles que vous évoquez, quelles sont celles qui vous touchent le plus?

Les trois tableaux qui me plaisent le plus (c'est arbitraire, chaque sultan a ses sultanes favorites) sont Sainte Marie l'Égyptienne du Tintoret, sainte minuscule et rêveuse dans son immense paysage aquatique, la très émouvante et rusée Vierge des pèlerins du Caravage, puis j'hésite entre la Crucifixion de Masaccio et La Reine de Saba en adoration et ses suivantes, de Piero della Francesca.

Quels sont les artistes qui vous semblent les plus mésestimés ?

Je n'ai pas eu la chance ou le mérite de découvrir de génie méconnu. Oui, j'ai vanté Piazzetta, peintre vénitien du milieu du XVIIIe siècle, mais ce n'est pas précisément un inconnu… En revanche, on peut donner un coup de pouce au Napolitain Bernardo Cavallino (second quart du XVIIe): je le trouve particulièrement gai, malin et délicat. Je songe enfin à Valentin de Boulogne, le plus original et le plus grand des caravagesques français de Rome. Mais, lui, est en grande réputation depuis plus d'une génération, en particulier grâce à l'historien Jacques Thuillier.

Parlons aussi des plus célèbres. Vous écrivez que Léonard de Vinci n'est pas le premier des modernes, mais un des derniers mages…

Les grands historiens des idées, Alexandre Koyré et Frances A.Yates, ont complètement révisé l'histoire rationaliste et édifiante des débuts de la science, et montré combien elle est née comme par hasard, dans des cervelles bourrées des plus incroyables chimères.

Qu'imagineriez-vous dans les collèges et les lycées pour inciter les jeunes à découvrir les beaux-arts ?

Pour développer la sensibilité artistique dans l'enseignement public, il ne faut surtout pas organiser un enseignement de l'histoire de l'art: il faut mettre dans les lycées et collèges, sur le lieu de passage des élèves, d'excellentes reproductions d'œuvres d'art grandeur nature, pour qu'ils s'en imprègnent inconsciemment, de même que la radio et la télé les imprègnent très tôt de musique.

Faut-il aussi instituer un enseignement laïque des mythes et des religions ?

On en parle déjà durant les cours d'histoire, dans l'enseignement secondaire, et à mon avis il ne faut pas en faire plus. La religion est une affaire subjective et qui n'est pas fondée sur la raison, donc il ne faut pas en faire d'exposé raisonnable: on ne réfute pas plus une religion qu'une messe de Palestrina, disait je ne sais qui. On n'aboutirait qu'à choquer inutilement les minorités qui sont encore croyantes. La laïcité est une excellente institution et non une idéologie.

Mais alors, comment avoir connaissance des mille épisodes mythologiques et bibliques dont la peinture s'abreuve sans cesse?

En les découvrant au gré des tableaux précisément! Au musée ou dans les églises, ils sont faits pour cela. Ils constituent le meilleur des éveils.

(d'après lefigaro;fr)

 

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