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29/03/2011

WIKIPEDIA , L'ENCYCLOPÉDIE DU NET ... À LA LOUPE

 

 

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Cette encyclopédie en ligne est entièrement rédigée par les internautes. Ils se déchirent aussi bien sur les questions religieuses que sur l'orthographe ou les biographies de leurs stars. Les nombreux conflits se règlent sur la Toile.

 

Non, la mère de Thierry Ardisson n'était pas communiste! Wikipédia avait un temps repris cette information publiée par La République des Lettres, suscitant la rage de l'animateur de télévision. Car des millions de personnes consultent chaque jour cette populaire encyclopédie en ligne, entièrement thierry-ardisson-jpg_10122.jpgrédigée par les internautes. Thierry Ardisson, royaliste déclaré, avait demandé à l'une de ses assistantes de supprimer cette «erreur». Mais pour éviter que chaque personnalité décrite dans Wikipédia ne vienne «maquiller sa fiche à son goût, faisant disparaître ce qui déplaît pour mieux valoriser une biographie autorisée». Baptiste, l'un des bénévoles qui veillent à la qualité des informations publiées, avait exigé une source fiable ou un démenti officiel. Finalement, Ardisson était intervenu à la radio, l'allusion à sa mère avait disparu, mais pas sa colère: l'animateur menace toujours de faire un procès.

 

Conflits de savoir

 

Ainsi va la vie sur Wikipédia, de premières versions en améliorations, de conflits en consensus, d'erreurs en rectifications. «L'encyclopédie se construit tous les jours» reconnaît Baptiste. Mais toutes les fautes finissent par être corrigées», affirme-t-il. Car chacun peut supprimer, compléter,cover_nature.jpg préciser, rectifier. À condition d'être neutre et de s'appuyer sur des sources. Ces simples règles font de Wikipédia un ovni, une encyclopédie sans savant, qui compte aujourd'hui plus d'un million d'articles en français, tous rédigés par des internautes bénévoles. Des fiches parfois inexactes, incomplètes… Mais qui, globalement, selon la revue scientifique Nature, ne comportent guère plus d'erreurs que les encyclopédies traditionnelles.

Pour obtenir ce résultat, il faut plonger dans les coulisses de Wikipédia, là où se règlent les conflits de savoir, là où s'affrontent libéraux et keynésiens en économie, propalestiniens et pro-israéliens, mais aussi les spécialistes de l'orthographe, les militants politiques, les naïfs et les malveillants. Les luttes sont féroces et publiques. Il suffit de cliquer sur la page de discussion, sorte de forum où les wikipédiens se parlent, derrière la page officielle. On y lit les échanges d'arguments, on y voit des lobbyistes plaider, des spécialistes rectifier, ou encore de candides internautes s'obstiner dans une idée fausse qu'ils tiennent pour vraie.

La religion se révèle un champ de bataille, tout comme les sectes. Les témoins de Jéhovah jouent l'entrisme, semble-t-il, essaimant leur vision sur des sujets variés, «tandis que des militants les traquent partout pour effacer leurs traces», raconte Moez, un administrateur, choisi et élu par les wikipédiens, pour intervenir à la source sur les pages. La diplomatie, la géopolitique, les frontières font l'objet d'âpres discussions. Mais les zones de conflit débordent largement les guerres que chacun connaît. Les artistes, les hommes politiques et les entreprises bataillent aussi pour leur image et se plaignent souvent d'erreurs dans Wikipédia. «Ils ont parfois raison, mais confondent parfois information et communication», regrette Baptiste, également administrateur. Et de citer le cas d'une société condamnée pour escroquerie, qui voulait faire disparaître cette mention à la hussarde. «Beaucoup ne connaissent pas bien les règles de fonctionnement de Wikipédia. Il n'est pas recommandé d'écrire ou de modifier soi-même sa fiche, car la neutralité paraît compromise.» En cas d'erreur, mieux vaut «contacter directement celui qui a rédigé le paragraphe» pour lui signaler, avec des arguments factuels. Ces «guerres d'édition» peuvent surgir n'importe quand.

Endive.jpgLa page «endive» est constamment modifiée par les partisans de la dénomination «chicon». Les tenants de chercheur «au» CNRS chassent ceux qui jurent que l'on dit «du» CNRS. Enfin, selon un internaute qui a recensé les guerres d'édition les plus absurdes de la Wikipédia francophone, la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, qui opposa les troupes du roi de France au duc de Bretagne en 1488 a, elle, donné lieu à 22 «reverts» (suppression, rétablissement) successifs!

 

«La bataille des sources est sans fin»

 

Ces guerres peuvent durer un jour comme des mois. Parfois des années. «Lorsqu'elles opposent des personnes de bonne foi, elles se solutionnent facilement», explique Moez. «On explique les règles pour obtenir le consensus, l'impératif de neutralité et la nécessité de présenter desimages.jpeg sources fiables.» Car Wikipédia ne vit que des travaux déjà publiés. «Nous relatons les connaissances du moment. Si nous avions été à l'époque de Galilée, la Terre aurait été plate», explique Julien Fayolle, vice-président de Wikimédia France, l'association qui promeut l'encyclopédie en ligne dans l'Hexagone. Wikipédia refuse ce qu'elle appelle «les inédits», ces sujets qui n'ont pas fait l'objet de publication. Cela provoque de très «graves conflits sur des pages de généalogie. Certains exposent toutes les ramifications de leur famille et remontent à des temps très anciens. C'est passionnant, mais il n'y a que des sources familiales, inédites, que Wikipédia n'accepte pas, car elles sont impossibles à vérifier», détaille Julien Roturier, désormais «bureaucrate», le nom donné aux superadministrateurs. Durant un an, une femme l'a ainsi poursuivi de son fiel, car il lui avait supprimé sa page. Souvent, lors de crises aiguës, comme sur le génocide arménien, «les partisans les plus basiques finissent par être grossiers et on les exclut de Wikipédia», raconte Sardur, également administrateur. Lorsqu'ils sont subtils et usent de la rhétorique comme arme: «La bataille des sources est sans fin», reconnaît Moez. En attendant un hypothétique consensus, la page est figée sans ses éléments les plus polémiques.

 

Humour potache et blague infantile

 

Pour éviter que Wikipédia ne devienne un champ de ruines, ou un mur Facebook, où chacun laisserait ses messages, quelque 170 administrateurs francophones surveillent chacun une centaine de pages, bénévolement. Ils disposent du droit de protéger ou détruire un article, de bloquer des utilisateurs encombrants et vérifient chaque jour les modifications effectuées. «Cela me prend entre une demi-heure et une heure», raconte Baptiste. Sur certains sujets, il retourne directement à des sources écrites, en bibliothèque, pour vérifier les informations publiées. Mais une large part des modifications «relève du vandalisme», poursuit Julien Fayolle. Dans le monde de Wikipédia, le vandalisme tient souvent de la blague infantile, scatologique, de l'humour potache, des phrases fantasques placées au milieu d'un texte sur Musset. «Ces bêtises-là sont faciles à détecter», assurent les administrateurs, qui suppriment 500 pages sur les 1000 créées chaque jour en français.

Plusieurs études ont calculé la vitesse de corrections des wikipédiens, rapportent deux sociologues français Dominique Cardon et Julien Levrel, qui ont travaillé sur la régulation de Wikipédia. Ceux à caractère obscène restent en moyenne 1,8 jour. Une bonne part est détruite avant même d'avoir été consulté par un internaute. Quelque 42% des vandalismes sont réparés après avoir été lus une seule fois. À côté de la patrouille effectuée par les administrateurs, des robots peignent aussi l'encyclopédie, relatent les sociologues. En moyenne, les erreurs sont corrigées en 2,1 jours. Mais certains vandalismes sont bien plus malicieux. Les auteurs de l'étude citent ainsi quelques phrases détectées sur Wikipédia: «Le sida est un ours polaire d'Afrique vivant en Inde et au Pérou» ou encore «Jean-Marie Le Pen est le fils d'un immigré sénégalais, Mamadou Le Pen, patron pêcheur, et de Fatima Hervé.» Certains changent juste un mot: «Charmide est l'oncle de Platon» devient «Charmide est l'oncle de Picsou».

 

Dix salariés, cent mille bénévoles

 

Certains articles sont constamment attaqués, notamment ceux sur les hommes politiques. Pour éviter les dérapages, les contributeurs de Wikipédia ont ainsi décidé de protéger en partie ces pages, dont celle de Nicolas Sarkozy. Seuls les internautes enregistrés depuis quatre jours peuvent les modifier. Mais ces barrières sont utilisées avec parcimonie, car Wikipédia est libertarienne par nature. L'organisation, hébergée par la fondation américaine Wikimédia, ne compte qu'une dizaine de salariés, tous techniciens. Sans hiérarchie, elle repose sur le soutien de 100.000 bénévoles. La plupart des contributeurs francophones écrivent occasionnellement, une fois par an.

Tandis qu'un petit noyau de 1000 personnes rédigent l'essentiel des contributions, près de 100 par mois chacun. Ces passionnés, souvent «des hommes de 20 à 40 ans, suréduqués», selon Julien Fayolle, qui deviennent souvent des administrateurs. Comme, JPS68, contributeur prolixe avec près de 50.000 notes, essentiellement sur le vin. Moez, lui, a commencé par rectifier un article sur la biologie qu'il enseigne à l'université aux États-Unis.

 

Très vite, Wikipédia a prolongé son plaisir de transmettre. Si ces administrateurs contribuent grandement à la régulation, la meilleure garantie reste, selon eux, la masse d'internautes présents sur les pages: plus ils sont nombreux, plus vite les erreurs sont corrigées. Comme si Wikipédia matérialisait, même imparfaitement, la fameuse «sagesse des foules» dont rêvaient les pionniers de l'Internet.

monogramme_figaro.jpg(sources LeFigaro.fr)

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