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10/12/2013

RESTER ZEN , PAR FRANÇOISE HERITIER : "REGARDER L'AUTRE"

 

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La "crise" dont on parle avec tant de conviction et de force est à mes yeux plutôt une crise morale qu'économique. Celle-ci existe, bien évidemment, avec tous les soubresauts politiques qu'elle occasionne, mais la crise morale me paraît beaucoup plus inquiétante. Elle sape les bases mêmes de la société. Elle est multiforme et je ne peux m'accommoder à la réduire à quelques phénomènes.  

Cependant, l'indifférence au sort des exclus, la montée du racisme et la volonté de plus en plus avouée de repousser les "étrangers", la pression des fanatismes religieux, l'aveu éclatant des individualismes tel qu'il se manifeste dans le refus de l'acte citoyen de payer des impôts au titre de la solidarité nationale, la montée visible des incivilités dans la circulation urbaine par rapport aux feux rouges, sens uniques, stationnements, sans parler de la circulation de véhicules sur les trottoirs... tout cela montre les signes d'une inquiétude morale.  

Ses slogans pourraient être : chacun chez soi, seul compte mon intérêt, tout comme mon avis ! Ces déhiscences successives - autrement dit ces laissers-allers - sont des atteintes aux notions de démocratie et même d'humanité. On s'émeut, à peine, devant le drame de Lampedusa. 

Un mot bien senti, un geste, une action

Que faire pour rester zen, me demande-t-on? Tout d'abord, prendre conscience des faits ci-dessus, les garder en mémoire comme toile de fond, non pour s'y habituer et trouver cela normal, mais au contraire pour rester vigilant et lutter à tout moment : contre ses propres réactions d'abandon, contre celles des autres parfois, par un simple mot bien senti, un geste, une action. Etre présent sur le front d'une action, et conscient de s'y trouver, est un bon moyen de rester zen. 

Cela veut dire aussi porter un regard obligeant et bienveillant sur les autres. Ce n'est pas si simple, car cela implique déjà de les voir, de les regarder, de les reconnaître comme semblables à soi. Je passe, comme tout le monde, une bonne partie de mon temps dans la rue, dans des taxis (à défaut de pouvoir prendre les transports en commun), dans des réunions diverses, et ce temps, je l'occupe à observer intensément les autres dans leurs interactions, à être émue, touchée, amusée, offusquée (pourquoi pas ?), troublée.  

J'essaie de développer au maximum un sentiment d'empathie avec les autres. Si je peux être agacée par des individus, je demeure émerveillée, dans ces rencontres multiformes, par la qualité émotionnelle et réactive des autres et leurs possibilités d'ouverture au monde, parfois bien cachées, bien sédimentées. C'est sur ce sentiment peut-être confus d'une humanité solidaire et empathique qu'il nous faut travailler pour sortir de la crise morale. Et chacun peut commencer à le faire, c'est-à-dire par le bas : construire avec chacun une pyramide de considération de l'autre, d'ouverture, de respect dans le regard. 

Et ce n'est pas tout. Nous sommes des individus dont l'épaisseur tient à la chronique de nos vies, de nos pensées, de nos actes, aux mots et au langage que nous utilisons. Tout cela, nous le vivons et le pratiquons sans en prendre conscience, ou pour l'oublier instantanément.  

On se souvient de grands moments, on célèbre de hauts faits. Et on oublie le quotidien, construit de rêveries, d'espoirs, de discours intérieurs, de réactions sensibles, épidermiques ou viscérales de ressorts intellectuels, d'habitudes en tous genres, de goûts, de dégoûts, de préférences...  

Pour aller à l'universel, rien de tel que de se révéler, de s'admettre, de se comprendre, voire de s'aimer dans son particulier. Car ce particulier, les autres le partagent et peuvent y accéder. Il ne s'agit pas de se regarder vivre, il faut vivre avec ce minimum de détachement qui nous permet de nous voir et de savoir ce que nous ressentons, de mettre des mots clairs sur des expériences, et ce minimum d'empathie pour nous-mêmes, qui sommes singuliers, et pour les autres, qui nous sont si proches et si semblables.  

S'ouvrir aux mots, s'ouvrir aux sensations, c'est s'ouvrir à eux. C'est ainsi que l'on peut, en cultivant son jardin, certes rester zen, mais aussi contribuer à l'harmonie du monde. 

Françoise Héritier est professeur honoraire au Collège de France. 

Dernier ouvrage paru : Le Goût des mots (Odile Jacob). 

 

 

En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/rester-zen-par-f...

(source L'Express.fr) 

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