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22/05/2014

POUR EN FINIR AVEC LE NEOCONSERVATISME " MADE IN FRANCE "

FIGAROVOX/TRIBUNE - Printemps arabes, Libye, Ukraine, djihad en Syrie, Julien Suaudeau et Raphaël Pouyé s'interrogent sur le tournant atlantiste et néoconservateur pris par la politique française ces dernières années

SUAUDEAU unnamed.jpgJulien Suaudeau (photo) est romancier. Il vient de publier «Dawa» (Robert Laffont), qui raconte la désintégration de la France postrépublicaine sur fond de terrorisme et d'impuissance du pouvoir. Vous pouvez le retrouver ici.

Raphaël Pouyé (photo)est spécialiste des conflits internationaux. Il a participé à de nombreuses missions pouye.jpgdans les Balkans, en Afrique subsaharienne et dans l'Afrique du Nord des révolutions arabes.

Ils préparent un essai sur la généalogie et l'impact du néoconservatisme français.

 

Printemps arabes, Libye, affaire Dieudonné, Ukraine, djihad en Syrie, sécurité intérieure, petits et grands arrangements avec les pétromonarchies du Golfe, réprobation d'une Russie impériale et d'un Iran obscurantiste, traité transatlantique: la liste est longue des prises de position et des non-dits qui illustrent l'emprise d'une pensée d'inspiration néoconservatrice sur nos décideurs politiques et sur les éditorialistes qui fabriquent la doxa hexagonale - à gauche aussi bien qu'à droite.

Comme toutes les idées, le néoconservatisme à la française a son histoire. Ses thématiques commencent à imprégner le débat public dans la foulée des attentats du 11 Septembre, au moment où la transition RPR-UMP liquide l'héritage gaulliste, notamment la politique arabe de la France, dont l'intervention de Dominique de Villepin devant le Conseil de sécurité de l'ONU aura été le requiem symbolique. Le renoncement concomitant du PS à la social-démocratie - on n'ose écrire «socialisme» - entérine l'alignement des deux grands courants politiques français sur un libéralisme hors sol, très loin de ses racines orléanistes, de Constant à Tocqueville, et axé sur une vision du monde atlantiste.

Au fil des années 2000, alors même que les États-Unis s'enlisent dans leurs expéditions préventives et que la guerre contre le terrorisme menace de se solder par une impasse géostratégique et une déroute morale, l'axiomatique néoconservatrice réussit une greffe à contre-courant de l'histoire sur la pensée politique française. À cause du refoulé de la guerre d'Algérie, est-on tenté de se demander? Sur le terreau toujours fertile de la peur de l'Arabe, entretenu par les stéréotypes sur l'immigration maghrébine, quand elle n'est pas simplement vue comme une colonisation en sens inverse? Il y a, expliquent les héritiers du mouvement antitotalitaire des années 1970, un choc des civilisations dont les lignes de faille se prolongeraient au cœur de notre société: l'islam est une religion par nature politique, donc elle viole le principe de laïcité ; expansionniste, donc elle menace le mode de vie occidental ; totalitaire, nous y voilà, donc il est du devoir du pays des Lumières de la combattre.

Les prophéties néoconservatrices ne nous ont-elles pas mis en garde contre la montée du « communautarisme » et du « multiculturalisme » ?

De la loi sur le foulard devenu «voile», sans avoir pourtant changé d'aspect (2004), à la loi sur la burqa (2010), du débat sur l'identité nationale de Nicolas Sarkozy au plan anti-radicalisation de Manuel Valls, les hommes et les majorités passent, mais la cristallisation sur l'islam demeure la matrice des phobies françaises, tandis que la révolution néoconservatrice suit son cours silencieux, diffusant par-delà les alternances une idéologie et une rhétorique anxiogènes, a priori validées par la marche du monde. Terrorisme international ou intérieur (affaire Merah), fait divers (meurtre d'Ilan Halimi) ou fait de société (émeutes en banlieue): l'histoire semble alors donner raison à ses prescripteurs et leur offre un monopole de fait sur les valeurs républicaines. Les prophéties néoconservatrices ne nous ont-elles pas mis en garde contre la montée du «communautarisme» et du «multiculturalisme»? D'un climat «nauséabond», tantôt «complotiste», tantôt «populiste», réminiscence «rouge-brune» de «l'hydre des années 1930»? contre le «délitement du vivre-ensemble» dans tous les «territoires perdus de la République»?

Cette confiscation morale de la République reste à analyser, et il y a tout un travail de déconstruction à mener sur la terminologie qui est son auxiliaire, afin de mettre au jour ses présupposés, les connotations et le sous-texte de ses mots-clés. Ce que nous voulons souligner ici, en préambule à cette recherche, c'est la redoutable efficacité de son infusion sémantique, sa puissance autoréalisatrice: au-delà de la sphère intellectuelle, la réalité française est aujourd'hui néoconservatrice, avec d'un côté un appareil étatique et des élites institutionnellement obsédés par l'islam, et de l'autre une poignée de branquignols 2.0, un archipel fondamentaliste de desperados et d'imbéciles utiles décidés à mettre le feu à ce pays qui persécute, ils en sont convaincus, une religion et une culture qu'ils ont souvent embrassées la veille. Que le reste, soit la quasi-totalité des oubliés de la France périphérique, Arabes ou pas, musulmans ou pas, souffre sans faire de bruit du sentiment d'être mal aimés et d'une parole publique qui les identifie à une nouvelle classe dangereuse, c'est une évidence très déplaisante pour n'importe quel pouvoir, parce qu'elle dit l'échec de la politique à transformer le réel, l'insuffisance des réformes qui ont été mises en œuvre pour réduire les inégalités de territoires.

Néocons contre néocons sur fond bleu marine : cet avenir-là ne fait pas rêver.

Où s'arrête l'escalade, la double radicalisation de l'establishment et du fond de cale? À quel degré d'antagonisme? Des drones néoconservateurs volant en escadrille dans le ciel de Paris, une armée de DuplexA86_carte_363_300_cle02c3cd-8b342.jpgnéoconvertis le long de l'A86 (photo ;) , pendant que l'extrême droite se frise les moustaches en dénonçant le système UMPS les soirs d'élections? Néocons contre néocons sur fond bleu marine: cet avenir-là ne fait pas rêver.

À qui trouverait ce scénario catastrophiste, on rappellera que François Hollande, le 22 avril, a jugé opportun d'annoncer l'arsenal gouvernemental de mesures anti-djihad devant les couleurs du drapeau saoudien. L'énormité du lapsus et de la contradiction n'a pas été assez soulignée: imagine-t-on le capitaine des sapeurs-pompiers présenter son camion tout neuf sous le patronage de l'amicale des pyromanes repentis? Quelle peut être la logique de ce calcul géopolitique, au moment où les États-Unis semblent chercher à redistribuer les cartes du jeu moyen-oriental en prenant leurs distances avec leurs sulfureux alliés d'hier? L'Élysée et le Quai d'Orsay pensent-ils, comme le laissent entendre des sources diplomatiques, que la France peut s'engouffrer dans le vide laissé à Riyad par une politique étrangère américaine tentée par le pari nixonien d'un rapprochement stratégique avec l'Iran? Que nous avons quelque chose à gagner à ramasser les miettes laissées par la Maison-Blanche, en termes de contrats d'armement et d'alliances stratégiques? Nous aurions alors une guerre de retard, ce qui ne nous empêchera pas in fine de retourner notre veste, à contretemps, comme dans l'affaire syrienne. En attendant, il est vrai, nos relations privilégiées avec les familles régnantes du Golfe nous placeront au premier rang pour observer les ressorts de la fameuse menace islamique planétaire, valeur sûre d'un portefeuille d'actifs où l'on trouve, en vrac, le PSG, des palaces autour de l'Étoile, et d'importantes participations dans plusieurs fleurons de l'industrie française.

Sans remonter plus loin que la Ve République, en quoi le gaullisme propose-t-il une réponse à nos passions identitaires ?

Peut-être, avant d'en arriver là, et au lieu de persévérer dans l'importation d'idées toutes faites, pourrions-nous relire notre histoire politique, qui n'est pas pauvre: sans remonter plus loin que la Ve République, en quoi le gaullisme propose-t-il une réponse à nos passions identitaires? Ou, si l'on fait davantage confiance à la société qu'à l'État, quelle est l'actualité du réformisme rocardien face au chômage de masse, dans une économie globalisée et surendettée?

Amnésique, incertaine de son statut, et se croyant condamnée au rôle de grande puissance en déclin que lui assigne le nouvel ordre mondial, la France préfère regarder les ombres qui défilent sur le mur de la caverne où elle s'est recroquevillée, plutôt que de se connaître elle-même. Mais a-t-on le droit de sortir de la caverne, en relativisant la mythologie néoconservatrice, sans recevoir pour autant le label de salaud conspirationniste, d'eurosceptique bas de plafond, ou d'antiaméricain primaire? Contre ces désignations à l'emporte-pièce, nous faisons le pari que le principe de réalité finira par prévaloir.

S'il n'y a qu'un enseignement à tirer de l'histoire contemporaine depuis 2001, c'est qu'il est préférable de regarder le monde tel qu'il est, et non tel qu'on voudrait qu'il soit. Vous voulez tenir tête à Vladimir Poutine? Pensez en termes d'intérêts, et non de valeurs ou d'arguments humanitaires ad hoc. Apaiser la société française? Acceptez sa «diversité» comme un fait accompli, ou, dans des termes moins politiquement corrects, souffrez que chaque Noir, chaque Arabe né en France soit aussi français que vous, sans le bémol «issu de l'immigration». Ou bien, si ça ne vous convient pas, abandonnez l'hypocrisie de vos leçons de tolérance et allez au bout de vos idées en réformant le droit du sol.

L'idéalisme, souvent élastique et masque d'une nostalgie pas très nette d'on ne sait quelle pureté, a fait assez de ravages. Si l'enfer est pavé de bonnes intentions, combien de dommages collatéraux nous faudra-t-il encore endurer avant de revenir à une approche, sinon réaliste, du moins pragmatique des relations internationales et de la politique intérieure?

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( source LeFigaro.fr //Julien Suaudeau & Raphël Pouyet) 

 

 

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