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14/08/2014

ANTOINE COMPAGNON : " ON EST UN MEILLEUR OUVRIER SI ON A LU MONTAIGNE OU PROUST

 

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Après le triomphe surprise de son petit recueil Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon connaît un nouveau succès avec Un été avec Proust. Il a accordé un long entretien à FigaroVox dans lequel il nous fait partager son amour de la littérature.

(Antoine Compagnon est un historien de la littérature française, spécialiste notamment de Marcel Proust. Il est professeur au Collège de France. Il est l'auteur de Un été avec Proust .) 

 

Un été avec Montaigne, votre petit recueil de chroniques sur l'auteur des Essais, a été le succès surprise de l'année 2013, atteignant aujourd'hui la barre des 160 000 exemplaires vendus. Cette année, Un été avec Proust, ouvrage conçu sur le même principe, est parti pour connaître le même succès. Vous attendiez-vous à un tel engouement et comment l'expliquez-vous?

Non, pas du tout. Le premier tirage était d'ailleurs de 5000 exemplaires seulement. Rappelons qu'il y a d'abord eu une série de quarante chroniques sur Montaigne, de quatre minutes et demie chacune, diffusées sur France Inter. Il nous faut remercier Philippe Val, qui a eu l'idée de ces émissions après avoir écouté l'un de mes cours du Collège de France en podcast. J'ai d'abord pensé que le défi était insoutenable. Comment faire passer toute la complexité des Essais en quelques minutes sans verser dans la vulgarisation? En plein cœur de l'été, programmé avant la Bourse et les informations de 13 h, j'étais persuadé que j'allais ennuyer tout le monde. Si le format avait été plus long, les auditeurs auraient eu le temps de changer de chaîne. Mais j'avais conçu ces émissions comme un feuilleton et j'ai reçu des témoignages d'auditeurs qui n'en ont pas raté une seule. Nous avons rencontré un public qui a suivi avec le livre. Celui-ci a été également bien accueilli par la presse, qui a encouragé le mouvement en voyant dans notre démarche une manière de relégitimer la littérature. Enfin, le format et l'esthétique du livre étaient attrayants et ont contribué au succès.

Montaigne figure dans les programmes scolaires et les Français ont malheureusement beaucoup de mal à surmonter leurs impressions de l'école. Or la lecture y a trop souvent été vécue comme un pensum.

Imaginiez-vous que la philosophie et la littérature classique pouvaient être des lectures de vacances? Cela témoigne-t-il d'une soif de savoir et d'un besoin de transmission chez beaucoup de Français?

L'idée selon laquelle les classiques n'intéresseraient plus personne est manifestement fausse. On constate au contraire qu'il existe une demande et un public pour ce type d'œuvres, ce qui dément le discours ambiant sur la crise de la lecture, de la littérature, des grands écrivains. Il importe d'aller vers ce public et de répondre à sa demande. Au cours des divers salons du livre où je me suis rendu cette année, j'ai rencontré beaucoup de lecteurs qui avaient gardé de Montaigne un souvenir ennuyeux parce qu'ils l'avaient lu à l'école. Ils l'ont redécouvert avec plaisir par le biais des émissions. Montaigne figure dans les programmes scolaires et les Français ont malheureusement beaucoup de mal à surmonter leurs impressions de l'école. Or la lecture y a trop souvent été vécue comme un pensum.

 

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Comme professeur, l'objectif qui m'a toujours guidé a été de faire comprendre à mes élèves qu'ils étaient plus intelligents qu'ils ne le croyaient.

Vous parvenez à remplir trois amphis (dont deux en retransmission vidéo) à chacun de vos cours sur Marcel Proust. Quel est votre secret?

Je l'ignore. Comme beaucoup, je supporte mal de m'entendre ; je n'ai donc pas écouté ces émissions sur Montaigne. Mais, comme professeur, l'objectif qui m'a toujours guidé a été de faire comprendre à mes élèves qu'ils étaient plus intelligents qu'ils ne le croyaient. Mon but a toujours été qu'on sorte de mon cours en maîtrisant quelque chose qu'on ne pensait pas pouvoir maîtriser.

Que peut-nous apprendre Montaigne aujourd'hui? Est-il toujours aussi moderne? En quoi?

Montaigne se pose des questions que les lecteurs du XXIe siècle se posent aussi. En lisant les Essais, ils apprennent quelque chose sur Montaigne, mais aussi sur eux-mêmes, quelque chose qu'ils ne soupçonnaient pas. Plus largement, je n'ai jamais pensé que la culture générale et la culture littéraire en particulier étaient incompatibles avec la formation professionnelle. La littérature permet de vivre mieux, mais aussi d'être plus efficace dans son métier, quel que soit ce métier. On est un meilleur architecte, plombier ou ouvrier si on a un peu de culture littéraire. Lire Montaigne introduit une distance nécessaire, critique, par rapport à toute activité.

Le temps de Baudelaire, c'est le crépuscule, l'automne. Il y a donc de l'ironie à l'écouter sur la plage.

Vous poursuivez aujourd'hui l'aventure avec Baudelaire. Votre démarche est-elle la même?

Baudelaire reste lui aussi très actuel. Il est par exemple l'un des premiers à avoir mis en cause le progrès, notion très débattue aujourd'hui. Mais il est moins rond, mois sympathique que Montaigne ; sa personnalité est plus sombre, plus ambiguë. Il est hostile à la démocratie, favorable à la peine de mort. Beaucoup le jugent réactionnaire. J'ai hésité à parler de ces aspérités à la radio avant de décider qu'il fallait faire la lumière sur toute son œuvre et sa personnalité. J'ai même enregistré une émission sur sa réputation d'antisémitisme. Baudelaire, c'est l'amertume et la mélancolie. Paradoxalement, l'été n'est pas sa saison et le matin n'est pas son heure. Le temps de Baudelaire, c'est le crépuscule, l'automne. Il y a donc de l'ironie à l'écouter sur la plage.

Equateurs1404_UnEteAvecProust.jpgL'attrait pour ces auteurs classiques est-il lié à la pauvreté de la littérature contemporaine? Qui sont les héritiers de Montaigne, Proust ou Baudelaire aujourd'hui?

Les Montaigne, Baudelaire ou Proust, ne sont pas nombreux. Il n'y en a pas un par génération et la littérature contemporaine n'est pas spécialement pauvre. Ce sentiment n'a rien de nouveau ; on l'a toujours eu, parce qu'on est exigeant. En 1913, cette impression était partagée, et c'est seulement après coup qu'on a marqué l'année d'une pierre blanche, parce que c'est celle de la parution de Du côté de chez Swann, du Grand Meaulnes, etc. A toute époque, certains lecteurs sont retournés vers les classiques parce que la littérature contemporaine leur semblait insatisfaisante.

Le grand intérêt des Essais, c'est qu'ils ne proposent pas de solutions toutes faites. Il s'agit de promenades à travers des problèmes...

Montaigne, Baudelaire, et encore plus Proust, dont l'œuvre fait plusieurs milliers de pages, peuvent-ils vraiment être réduits à des extraits? Le risque n'est-il pas paradoxalement d'inciter les lecteurs à la paresse?

C'est une question que je me suis bien sûr posée en acceptant de faire ces émissions. Le principal danger était de réduire les Essais à une série de formules ou à un catalogue de citations. Je crois avoir évité cet écueil. Le grand intérêt des Essais, c'est qu'ils ne proposent pas de solutions toutes faites. Il s'agit de promenades à travers des problèmes. Comme le souligne Montaigne lui-même, «qui n'aime la chasse qu'en la prise, il ne lui appartient pas de se mêler à notre école». J'ai donc conçu ces petits chapitres comme des incitations à la perplexité plutôt que comme des leçons qui donneraient l'illusion d'accéder à la substantifique moelle après avoir cassé l'os. Montaigne n'a pas été réduit, je le crois, par mon entreprise.

D'ailleurs, plusieurs libraires m'ont dit qu'ils avaient placé les Essais auprès de mon livre et qu'ils partaient aussi. Beaucoup de lecteurs m'ont également rapporté, à des salons du livre, qu'ils étaient revenus ensuite au Essais. J'ai même assisté à des débats entre ceux qui préféraient l'édition en français moderne et ceux qui tenaient à lire les Essais dans la langue de Montaigne.

Pourquoi, selon vous, les gens ont désormais besoin d'un «médiateur» pour lire? Ne sont-ils plus capables de se faire une opinion par eux-mêmes?

On sait d'expérience qu'on ne sort jamais indemnes des livres importants

Mon livre ouvre un chemin. La littérature fait peur et c'est à juste raison. Quand on ouvre un livre, d'abord, on est perdu. Ensuite, on sait d'expérience qu'on ne sort jamais indemnes des livres importants. Lorsqu'on se lance dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski, on se doute bien qu'on sera différent au bout. Il y a beaucoup de mauvaises raisons pour ne pas lire, mais il y en a aussi de sérieuses. Je préfère penser que si certaines personnes ne lisent pas, c'est pour ces raisons légitimes. Il faut s'adresser à eux. Et si un petit livre sur Montaigne permet à certains d'avoir moins peur de se plonger dans les Essais, tant mieux!

Il est pourtant vrai que la solitude exigée par la lecture est moins acceptée aujourd'hui. Dans nos sociétés constamment connectées, le silence et la solitude sont interdits. Le besoin d'interaction, de participation, est plus important, et on peut se demander si les gros livres comme celui de Proust, qui demandent du temps, de l'isolement et du silence, continueront d'être lus.

Est-on en train d'assister à la disparition d'une certaine culture?

Je n'irai pas jusque-là et je ne désespère nullement. J'ai longtemps fait partie du Haut Conseil de l'éducation et je n'idéalise pas le passé, qui avait ses cancres. Le prolongement de la scolarité obligatoire a permis à de plus en plus de Français d'accéder à une culture générale. Lorsque 5 % d'une génération obtenaient le bac, 95 % ignoraient l'existence de Montaigne. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Tout le monde s'est un peu frotté aux Essais.

Pour finir, avec quel auteur avez-vous envie de passer et de nous faire passer l'été prochain?

Beaucoup d'auteurs mériteraient de telles émissions. Mais à d'autres de les réaliser. Pour que cet exercice fonctionne, il faut posséder ses auteurs sur le bout des doigts et parler d'eux avec une totale liberté, comme en improvisant, avec une fraîcheur qui donne le sentiment d'une récréation

( source LeFigaro.fr / Alexandre Devecchio)

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