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09/09/2014

CE QUE LE REMANIEMENT NOUS DIT SUR LE PROJET POLITIQUE DE LA GAUCHE FRANÇAISE

 

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FIGAROVOX/CHRONIQUE - Chaque semaine, Mathieu Bock-Côté analyse, pour FigaroVox, l'actualité vue du Québec. Il se propose cette semaine de nous expliquer la nature du projet politique de la gauche française après le remaniement.

 

Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu'à la radio de Radio-Canada. Il est l'auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Exercices politiques (VLB, 2013), Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007).

 

Les tuiles qui tombent sur la tête de François Hollande cantonnent depuis quelques jours la discussion sur sa présidence dans la rubrique mondaine, au mieux, dans celle de la psychologie des leaders socialistes. C'est inévitable. La vie politique n'est pas désincarnée et le caractère de ceux qui s'y jettent pèse sur le destin des nations. Mais pour le dire avec Thibaudet, «la politique, ce sont les idées», et il importe de comprendre la nature du projet politique de la gauche française, qui se clarifie plus que jamais, surtout depuis la composition du gouvernement «Valls 2» qui met en vedette deux figures: celle d'Emmanuel Macron, celle de Najat Vallaud-Belkacem.

Avec raison. Car ils incarnent chacun une part fondamentale du néo-progressisme contemporain. Le premier confirme l'adhésion non seulement pragmatique, mais philosophique de la gauche à l'économie de marché. Elle peut bien se permettre quelques rodomontades contre la finance, elle ne voit pas d'alternatives au capitalisme, non plus qu'à la mondialisation qui présente comme une fatalité le démantèlement des nations. La seconde confirme la radicalisation de la gauche sur les questions qu'on dit sociétales, appelées à prendre de plus en plus de place dans la vie politique.

Plusieurs s'entêtent à voir dans ce recentrement sur les questions sociétales une forme de diversion, comme si la seule révolution véritable portait sur le renversement du capitalisme, et que le radicalisme contemporain était purement compensatoire.

C'est ce qu'on appelle commodément le virage Terra Nova, qui participe plus largement à la mutation de la gauche occidentale. On en connaît les origines: elle provient de la crise du marxisme, qui prend forme dans les années 1950, lorsqu'on constate que la révolution prophétisée tarde, le paradis soviétique se révélant aussi sous les traits d'un système policier. De même, on est bien obligés de reconnaître que la classe ouvrière n'accepte pas de servir de chair à canon révolutionnaire: elle n'a pas voulu de sa mission salvatrice.

Il faudra un nouveau sujet révolutionnaire: on le découvrira dans les marges identitaires, et on conjuguera leurs revendications par le thème de la diversité qui fournira à partir des années 1990 son nouveau logiciel idéologique à la gauche, qui renonce moins à la révolution, d'ailleurs, qu'elle ne la réinvente en termes culturels. Il s'agira désormais de déconstruire les grands repères de civilisation, présentés comme tout autant de sources d'aliénation. De là l'importance d'une mémoire pénitentielle, qui disqualifie toutes les traditions, et réduit l'héritage de civilisation à un stock arbitraire de traditions discriminatoires.

L'expérience de la Third Way britannique est ici révélatrice. On a parlé du virage à droite du travaillisme. Ce n'était qu'à moitié vrai, car s'il renonçait aux nationalisations, il engageait un tournant vers un multiculturalisme militant, fondé sur la disqualification morale de la «vieille Angleterre». Ce qu'il sacrifiait en économie, il le retrouvait dans la critique de l'idée nationale. D'ailleurs, la France a participé pleinement à ce mouvement, dès le début des années 1980, avec le glissement de la gauche du socialisme à l'antiracisme. C'est une nouvelle théorie du changement social radical qui a pris forme.

Et pourtant, plusieurs, à gauche comme à droite, d'ailleurs, s'entêtent à voir dans ce recentrement sur les questions sociétales une forme de diversion, comme si la seule révolution véritable portait sur le renversement du capitalisme, et que le radicalisme contemporain était purement compensatoire. On demeure ainsi prisonnier d'une sociologie marxiste, comme si de la culture relevait du domaine de l'illusion et les questions sociétales avaient seulement pour vocation de faire écran aux vraies luttes de pouvoir, pour le contrôle du capital. C'est là faire preuve d'un matérialisme terriblement limité qui occulte peut-être la part la plus fondamentale de la vie politique.

La philosophie libérale a voulu nous convaincre de l'inévitable privatisation de la question du sens dans la cité. L'État doit seulement créer un contexte socio-économique favorable à la création maximale de la richesse et à sa redistribution équitable et doit se montrer neutre sur le reste. On a oublié, toutefois, que la citoyenneté s'ancre dans une anthropologie, dans une certaine idée de l'homme, appelée à prendre forme dans les institutions et les rapports sociaux. Pour le dire simplement La citoyenneté se fonde sur une certaine idée de l'être humain et des conditions nécessaires à son épanouissement. La querelle politique s'anime lorsque des idées de l'homme contradictoire s'affrontent.

C'est à cette lumière qu'on comprendra les nouvelles luttes du progressisme contemporain: celles contre l'identité et la souveraineté nationales, menées au nom du multiculturalisme et de l'ouverture sur le monde.

Le progressisme contemporain ne fait pas exception: il a son idée de l'homme et travaille à la réaliser. Il se réfère à l'idéal d'un individu autoengendré, désaffilié, qui se créerait lui-même, et ne serait plus façonné par un héritage. Il considère les frontières, qu'elles soient économiques ou identitaires, comme d'inadmissibles enfermements. L'État, dès lors, doit se montrer particulièrement interventionniste pour déconstruire les médiations historiques traditionnelles, qu'il s'agisse de la nation, de l'école ou de la famille. L'idéal de la diversité identitaire vient justifier la négation de tout héritage culturel substantiel, puisqu'il écraserait les voix différentes. L'État, devenu thérapeutique, doit déconstruire les héritages de civilisation, pour permettre l'émancipation d'un individu épuré, idéalisé sous les traits d'un minoritaire s'affranchissant des vieilles tutelles.

C'est à cette lumière qu'on comprendra les nouvelles luttes du progressisme contemporain: celles contre l'identité et la souveraineté nationales, menées au nom du multiculturalisme et de l'ouverture sur le monde. On pensera aussi aux nouvelles luttes sociétales, qui visent chaque fois à libérer l'individu de l'héritage ou de la nature et de toute limite extérieure à sa prétention démiurgique. À travers elles, un nouvel ordre idéologique prend forme, qui met la puissance politique au service d'une négation anthropologique et culturelle. On comprend dès lors le malaise qu'il suscite chez ceux qui veulent résister à cette déconstruction. Mais ses critiques sont appelés à prendre au sérieux à leur tour les questions identitaires, sans les traiter simplement comme des hochets électoraux.

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(source LeFigaro.fr / Mathieu Bock-Côté)

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