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26/03/2015

MARS 2015 : JEAN ANGLADE , CENT ANS ET CENT LIVRES

 

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ANNIVERSAIRE - Le fils spirituel d'André Vialatte a fêté son centenaire le 18 mars et publie un nouveau roman. Rencontre enjouée avec le «Pagnol auvergnat».

Un phénomène, Jean Anglade: bientôt cent ans et cent livres; une enfance vécue en des lieux reculés de nos belles provinces entre l'instituteur et le curé, une progression sociale qui ne l'a pas rendu oublieux de la sagesse des siens, une œuvre qui témoigne d'un temps, le XXe siècle, auquel notre XXIe qui perd de sa superbe s'intéresse de nouveau.

Et pourtant, parce qu'il a puisé son inspiration dans le terreau riche en histoires de son Auvergne natale, les faiseurs de goût parisiens l'ont snobé et sous-classé dans la catégorie des auteurs de terroir. Le grand Alexandre Vialatte, qui n'avait pas cette sorte de préjugés, ne s'y était pas trompé: «Jean Anglade a le génie de la belle histoire. De l'histoire pour elle-même, à laquelle on croit, comme on croit au fait divers fourni par l'actualité - une histoire qu'apporte le colporteur, que le trouvère vient chanter, que le conteur arabe interrompt pour ramasser des sous… C'est admirable.»

Jean Anglade est un écrivain parce qu'il a un style, un style vert comme on le dit d'une volée de bois. Vif, ample, souple, léger, qui glisse au détour de ses histoires de bonnes petites leçons. C'est un fabuliste. Exemple, parmi des myriades d'autres: «Quel temps merveilleux, celui où l'on pouvait prêter deux allumettes, une cuillerée d'huile, une pincée de sel! Toujours scrupuleusement rendues… Aujourd'hui, l'on emprunte des millions à la Caisse d'épargne sans prononcer un mot, rien qu'en remplissant des formulaires. Comment veux-tu que les gens s'aiment?»

Anglade n'est pas un esprit chagrin ou nostalgique. Plutôt un anar conservateur et un bon vivant. Son érudition éclectique et chatoyante est davantage portée sur les faits que sur les abstractions. Les théories le laissent sceptique. L'anecdote est le fondement de sa philosophie. Il a l'esprit de finesse plus que celui de géométrie, dirait son compatriote auquel il a consacré une biographie, Pascal, l'insoumis (Perrin). «C'est l'homme le plus extraordinaire que j'aie rencontré!», s'exclame-t-il lorsqu'on lui parle de l'auteur des Pensées. Il admire la créativité scientifique du philosophe, son esprit d'entreprise, son impertinence, sa liberté, sa façon de résister par le verbe et son œuvre bien sûr. «Entre le ciel et la terre, il y a notre vie qui n'est pas grand-chose», cite-t-il. Grandeur et misère: l'expression pascalienne résume bien le point de vue d'Anglade sur la condition humaine; et aussi l'impression qu'on a en poussant la porte de la chambre aseptisée de la maison de retraite où il est cloîtré depuis l'automne. Jean Anglade, mis en cage! Quel contresens. Lui qui contracta le goût d'écrire en apprenant des récitations dont le rythme lui donnait des ailes! «Comme les oiseaux qui picorent, d'instinct j'ai picoré des poésies, à l'école, avant d'en composer», dit-il.

«Pour me venger de cette cage où on m'a mis, j'ai écrit un roman que je viens d'envoyer à mon éditeur pour 2016, La Cage aux merles blancs. En racontant ma vie dans cette maison sous la forme d'une fiction, je peux dire ce que je veux!»

Jean Anglade

D'ailleurs, il ne cache pas son mécontentement. «Ma fille m'a fait une entourloupe, elle s'est débarrassée de moi. Cela m'a serré le cœur. Mais il faut bien qu'elle vive.» Avec un franc sourire, étonnamment dépourvu d'amertume, il conclut: «Je lui donne mon absolution.» Cette absence d'aigreur serait-elle le secret de sa longévité? Les années ont poli son humour au couteau qui était sa marque de fabrique, mais il est toujours aussi facétieux. «Pour me venger de cette cage où on m'a mis, j'ai écrit un roman que je viens d'envoyer à mon éditeur pour 2016, La Cage aux merles blancs. En racontant ma vie dans cette maison sous la forme d'une fiction, je peux dire ce que je veux!»

Jean Anglade a toute sa tête et sa faconde est intacte, mais sa mémoire lui joue des tours. Lorsqu'on l'interroge sur sa biographie, il répond astucieusement: «Une si longue vie, comment voulez-vous que je me la rappelle? Et pour tout dire, je confonds un peu mes souvenirs et mes romans…» On s'y reportera donc, ainsi qu'à ses Confidences auvergnates (Bartillat). En deux mots, pour le situer: né en 1915 à Escoutoux, près de Thiers, il est le fils d'une servante et d'un ouvrier maçon tué dans la Somme en 1916.

«Mon seul héritage, ce fut sa truelle.» Son oncle coutelier s'occupe de lui. Puis sa mère se remarie. Son beau-père était charretier. Les instituteurs repèrent vite ce garçon dont on dirait de nos jours que c'est un surdoué et le poussent jusqu'à l'École normale d'instituteurs de Clermont. C'est là qu'il rencontre une jeune fille, Marie, qu'il épouse en 1935. En 1944, il devient professeur de lettres, puis se présente à l'agrégation d'italien. «Il y avait beaucoup d'immigrés italiens à Thiers. De loin, je trouvais que leur langue ressemblait à mon patois. Je m'étais bien trompé.» Il est reçu dernier, précise-t-il, quatrième sur quatre, et envoyé en Tunisie.

La majeure partie de sa carrière se passera ensuite au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, où il enseignait en chantant et en s'accompagnant à la mandoline. Dans le large éventail de ses travaux d'écriture, citons ses traductions du Prince de Machiavel et des Fioretti de saint François, choix éloquent, ainsi que son histoire de La Vie quotidienne des immigrés en France de 1919 à nos jours. Sa notice biographique mentionne qu'il a rencontré Saint-Exupéry pendant son service militaire dans la météorologie aérienne en 1936. Il fait la moue, tempère: «Disons que je lui avais fait un petit plan du ciel avant qu'il ne décolle. Il m'a serré la main.»

Inclassable

À trente-huit ans, il publie son premier roman, Le Chien du Seigneur, chez Plon, l'histoire d'un prêtre-ouvrier. «Le Canard enchaîném'a accusé d'avoir plagié Les saints vont en enfer de Cesbron, paru la même année. C'est faux, j'avais entendu la conférence d'un abbé qui avait quitté la soutane pour l'usine du temps où j'étais instituteur.» Son quatrième roman, L'Immeuble Taub, publié par Gallimard, reçoit le prix du Roman populiste qui récompensa aussi Le Mur de Sartre. Des chiens vivants, paru en 1967, est un roman incroyable qui juxtapose le journal de bord imaginaire de trois nazis incarcérés par le tribunal de Nuremberg. À cinquante ans passés, il change de registre et commence à tirer ses personnages de sa mémoire auvergnate: Une pomme oubliée (Presses de la Cité) connaît un succès retentissant. Désormais, ses romans se vendront à pas moins de 80.000 exemplaires.

Jean Anglade est inclassable. On lui demande de se définir. Il a un sourire, celui de la sagesse: «Je ne sais plus ce que j'ai été, je ne sais pas ce que je suis.» Il semble hésiter, se reprend: «Je suis chrétien. Cela ne m'est pas venu de l'enfance. Ma famille n'était pas très croyante. Cela m'est venu tardivement. Mais maintenant, j'en suis sûr.» Tous les soirs, il dit ses prières, Je crois en Dieu, Notre Père, Je vous salue Marie. Il s'adresse aussi à sa mère, à sa sœur et à sa femme défuntes. Son regard s'éclaire: «C'est un petit mélange de christianisme et de paganisme!» Pas dupe, jamais dupe. Il a la foi comme l'héroïne de son nouveau roman, Le Grand Dérangement, qui paraîtra le 18 mars, jour de son anniversaire: «Elle croyait en Dieu comme elle croyait au soleil et aux étoiles.»

Le Grand dérangement, de Jean Anglade, Calmann-Lévy, 200 p., 17,50 €.

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(Source LeFigaro.fr /Astrid De Larminat)

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