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06/08/2015

1976 : VALERY GISCARD d' ESTAING , DERNIER PRESIDENT A S'¨ETRE RENDU EN IRAN

 

Shah with French President Valery Giscard dEstaing_JPG.jpg

LE FIGARO ARCHIVES - Aucun président de la République française n‘a effectué de visite officielle en Iran depuis octobre 1976. Récit de cette rencontre au sommet, empreinte de faste, d'espérances et de doutes.

 

Si le dernier déplacement d'un ministre des Affaires étrangères français date de 2003: Dominique de Villepin s'était rendu en Iran avec Joschka Fischer et Jack Straw pour obtenir des garanties sur le contrôle des activités nucléaires iraniennes, il faut remonter à octobre 1976 pour retrouver la trace d'un voyage présidentiel. Monsieur et Madame Giscard d'Estaing arrivés en Concorde accompagnés de leurs deux filles, avaient été chaleureusement reçus par le chahinchah d'Iran et la chabanou, l'impératrice Farah Diba.

Lors du diner officiel au palais de Niyaravan, situé au nord de Téhéran, Valéry Giscard d'Estaing déclarait: «La réussite de l'Iran qui est en train de s'accomplir ici revêt une portée qui dépasse largement le cadre bilatéral. Sa réussite fait de l'Iran un facteur de stabilité et d'équilibre dans une zone d'importance stratégique pour la paix dans le monde.»

Durant ces quatre jours, les entretiens entre le chah et le président français furent consacrés à trois thèmes: les relations entre l'Iran et la Communauté Economique Européenne, le Liban, et les échanges commerciaux franco-iraniens.

A l'issue du voyage, cinq commandes fermes pour 30 milliards de francs furent annoncées: la construction d'une centrale électrique thermique à Tabriz (Alsthom) , une ligne de chemin de fer entre Téhéran et Bandar-Shahpour (Spie-Batignolles), l'autoroute du sud en collaboration avec les Etats-Unis (GMT Jean Lefebvre), deux centrales nucléaires (Framatome) et quinze mille logements à Lavizan. Les autres accords de principe ne furent pas confirmés, parmi eux la fourniture d'Airbus à Iran Air, l'arrivée de chercheurs supplémentaires à l'Institut Pasteur de Téhéran, le développement de l'infrastructure téléphonique...

Accords qui, s'ils avaient été réalisés, devaient promouvoir la France de la cinquième à la quatrième place dans le classement des pays fournisseurs de l'Iran. En 1976, la France était cinquième derrière la R.F.A., le Japon, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

Voici comment Paul Sigaud, journaliste au Figaro analysait la situation.

 

Article paru dans Le Figaro du 4 octobre 1976

Chahinchah: absolutisme et réformes

En 1961, le général de Gaulle accueillait à Paris une vedette de la presse du coeur et quinze ans plus tard — les temps ayant changé — le prince oriental qui reçoit Giscard d'Estaing est un des grands de ce monde. Revanche après les humiliations: Mohamed Reza Pahlavi a su dégager pour l'Iran les chemins de la puissance. Le pétrole a fait d'une féodalité obscurantiste le champion de la course au développement, le pays le mieux armé de la région, le meilleur rempart aux ambitions soviétiques en Asie occidentale et le gardien du golfe Persique en y relevant l'arrogante Angleterre.

Si le chah désormais parle haut — en jonglant avec les milliards de barils — c'est pour dénoncer la responsabilité des compagnies dans la hausse du prix de l'énergie, critiquer l'Europe — «rongée par le marxisme et une société permissive» — combler de son assistance une douzaine de pays du tiers monde et résister aux pressions de Washington qui voudrait voir ce négociateur habile modérer son appétit et s'aligner sur les positions plus souples du roi d'Arabie.

«Une remarquable intelligence politique servie par une vaste culture et une implacable volonté de convaincre.»

Partisans comme adversaires reconnaissent au chahinchah deux qualités essentielles: une remarquable intelligence politique servie par une vaste culture et une implacable volonté de convaincre. Quand il accéda au trône en 1941, personne ne croyait que ce frêle jeune homme de vingt et un ans serait capable de maîtriser ce qui restait de l'empire perse écartelé entre les féodaux et les communistes, livré aux convoitises russes et britanniques. En dix ans, il restaure l'autorité de l'Etat et brise les forces intérieures centrifuges qui menaçaient l'unité du pays.

Mais quand Mossadegh le chassa du pouvoir en 1953, beaucoup pensèrent que la monarchie vivait ses dernières heures. Son retour à Téhéran allait ouvrir une ère nouvelle pour l'Iran. Déjà s'esquissait le grand dessein impérial: détruire un féodalisme anachronique et édifier sur des bases solides une économie moderne capable d'attacher au trône de larges secteurs de la population. Dans cette voie, Mohamed Reza Pahlavi engagera toute son énergie et ses moyens. Ses adversaires sont exécutés ou jetés en prison; la presse, le parlement, les tribus et le monde estudiantin réduits au silence. Son mépris de la démocratie classique est mis au service de l'absolutisme éclairé.

 

L'objectif est atteint dès le début des années 60 et une décennie plus tard — en octobre 7971 — le chahinchah célèbre à Persépolis dans un faste exceptionnel le deux mille cinq centième anniversaire de la monarchie persane. Le regard fier, la taille bien prise, il préside à l'un des plus gigantesques rendez-vous de l'Histoire: souverains, présidents de la République et chefs du gouvernement représentant presque tous les pays du monde viennent lui rendre hommage et, par là même, dénoncer les sceptiques. La gloire de l'empire est au zénith.

 

Les contrats avec la France: des mirages aux réalités.

Décembre 1974 à la veille de Noël, Jacques Chirac, de retour de Téhéran, déversait devant les Français émerveillés 35 milliards de francs de projets industriels dans les carnets de commandes des entreprises.

Avec ce bilan fabuleux — des centrales nucléaires aux turbotrains, en passant par la pétrochimie et le métro — l'ancien premier ministre apparaissait comme un père Noël directement approvisionné dans la caverne d'Ali Baba des pétrodollars.

Le chef du gouvernement iranien, Sarniz Abbas Hoveyda, avait alimenté à plaisir ce crescendo chiffré: «Je dispose d'une puissance fantastique plus du dizième du budget américain. Dans quinze ans, nous serons le cinquième pays industrialisé du monde.»

Chirac, en débarquant à Paris, avait déclaré, en businessman heureux: «La France deviendra, en 1975, le premier fournisseur de l'Iran.» Mais une fois la hotte explorée et les paquets ouverts, il fallut déchanter. On s'aperçut, au fil des mois, que l'on avait additionné — sous prétexte d'un score plus flatteur — les contrats conclus, les accords de principe, les lettres d'intention et les promesses verbales...

«L'Iran n'est pas le Pérou.»

Sous le choc d'une évidence — l'Iran n'est pas le Pérou — on passa en deux ans de l'euphorie au réalisme pour aboutir, au moment où le président Giscard d'Estaing commence son voyage officiel dans l'ancien empire de Darius, à un tableau plus juste de la situation.

Pour cette année, 4 milliards de francs de contrats. Pour 1977 et 1978: 10 milliards de francs. Le total en cinq ans représenterait une vingtaine de milliards.

Ce n'est pas négligeable, même si nous sommes loin des accents de triomphalisme de la Noël 1974 qui avaient englobé aussi nos exportations. Sans atteindre les estimations mirobolantes d'il y a deux ans, elles sont loin d'être décevantes 900 millions de francs en 1973, 1 milliard 230 millions en 1974, 2 milliards 700 millions en 1975, et les 4 milliards sont attendus pour 1976.

 

Automobiles

Mentionnons pour les contrats sans le nucléaire: la centrale thermique de Tabriz, l'électrification de la voie ferrée Téhéran-Shahpour, sidérurgie, fournitures d'équipement électromécanique, pétrochimie, aménagements portuaires, construction de pipe-lines et gazoducs, 1.500 chambres d'hôtel, 420 kilomètres d'autoroutes, 7.000 logements, le métro de Téhéran...

 

Pourtant, cette visite s'inscrit dans une conjoncture délicate. L'Etat iranien vit une période de remise en ordre. Au début de cette année, le chah a procédé à une récapitulation de ses atouts pour mieux «apprivoiser» la croissance. Il a souligné la nécessité d'une discipline financière plus stricte dans tous les secteurs en vue d'éviter les dépenses inutiles.

Pourquoi ce coup de frein?

Parce que la baisse des revenus du pétrole — les nations industrielles en ont consommé moins en 1975 et la chute du dollar a réduit les sommes versées aux producteurs — n'a pas permis de couvrir l'an dernier la totalité des paiements extérieurs. A un surplus de cinq milliards de dollars en 1974-1975, a succédé un déficit de l'ordre de 1,7 milliard en 1975-1976 et de 2,1 milliards de dollars pour 1976-1977.

Ce déficit pourra être couvert par une augmentation des recettes pétrolières, par des emprunts internationaux ou nationaux et par l'amputation de 40 % de l'aide à l'étranger. Mais cet assainissement n'implique pas pour autant de modifications profondes. En particulier, le programme d'industrialisation iranien n'est pas remis en cause. Téhéran a même révisé en hausse les objectifs de son plan quinquennal de développement économique qui prendra fin en 1978. Ce n'est plus 32 milliards de dollars mais 68,5 qui seront investis.

«Le Japon du Proche-Orient»

Cet effort financier correspond à un taux d'expansion annuel de 25,9 %. Il permettra de porter le revenu par tête de 558 dollars à 1.520 en 1978 et de faire de l'Iran — selon le voeu de ses dirigeants — «le Japon du Proche-Orient.» Ce défi cache mal trois handicaps: l'inflation, le manque de main-d'oeuvre et l'absence d'infrastructures.

L'inflation est estimée par les banquiers de Téhéran à 25 %. Conclure, dans ces conditions, des contrats à long terme dont le financement et l'exécution s'étalent sur plusieurs années, comporte un risque considérable. Une erreur de quelques points dans un budget prévisionnel, des prix trop serrés, une absence de clause de sauvegarde, et un contrat obtenu dans l'euphorie peut se révéler mortel pour l'entreprise signataire. La tentation est grande de considérer un pays aussi peuplé que l'Iran comme un inépuisable réservoir de main d'oeuvre.

Ce n'est qu'une vue de l'esprit. On parle d'un déficit de cinq cent mille travailleurs. Pour le combler, on fait

«On parle d'un déficit de 500.000 travailleurs...la moitié de la population est analphabète.»

appel aux Pakistanais, aux Indonésiens et aux Sud-Coréens. Si une immigration asiatique peut combler le déficit quantitatif, elle ne résout pas le problème qualitatif. On manque d'ingénieurs, de techniciens, d'ouvriers qualifiés dans ce pays où plus de la moitié de la population est analphabète.

Depuis dix ans que les investissements se bousculent, l'économie iranienne est incapable de les absorber. Au plan des infrastructures, c'est l'insuffisance ou le néant. L'Iran paie très cher l'engorgement de ses ports — les délais imposés aux cargos sont souvent d'un mois —, l'encombrement de son réseau ferré et routier.

Cette constatation laisse sceptique un étranger en poste depuis plusieurs années à Téhéran: «Les Iraniens veulent rattraper le Japon, qui possède trois atouts qu'ils n'ont pas: forte densité de population, haut niveau d'éducation, productivité beaucoup plus importante. Le gouvernement veut aller vite, trop vite. Il brûle les étapes: on ne peut devenir du jour au lendemain un géant économique à coup de milliards de dollars. Il faut que tout le peuple suive. Or, ce peuple, dans sa grande majorité, vit encore au Moyen Age.»

Par Paul Sigaud.

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(source LeFigaro.fr / Sophie Guerrier )

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