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03/01/2016

JEAN-PAUL BRIGHELLI : " DEPUIS GISCARD, LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS N'A CESSE DE RECULER EN CORSE "

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FIGAROVOX/ENTRETIEN - «L'État ne reculera jamais» a déclaré le Premier ministre à propos de la situation en Corse. Pour Jean-Paul Brighelli, depuis des années le gouvernement français multiplie les concessions pour acheter la paix sociale.

(Jean-Paul Brighelli est enseignant à Marseille et essayiste. Son dernier livre, Voltaire ou le Jihad, le suicide de la culture occidentale, vient de paraître aux éditions de l'Archipel.)

 

Dans une interview au Parisien, Manuel Valls promet que l' «État ne reculera jamais» en Corse...

Jean-Paul Brighelli: Depuis Giscard, le gouvernement français n'a cessé de reculer en Corse — avec de temps en temps, comme il arrive souvent quand on se sent faible, des coups de gueule parfois sanglants (la disparition de tel ou tel leader autonomiste dans les années 1980 ne faisait pas gloire à un grand État français, la création d'un mouvement barbouzard comme Francia non plus). Et de temps en temps des concessions avec lesquelles on pense acheter la paix, comme sous Jospin. Il faudrait savoir: soit la Corse est française, et doit rentrer dans le droit général — y compris en ce qui concerne le principe de continuité territoriale. Soit elle est… la Corse. On l'a laissé à l'écart de la modernité — tout en y déversant des subventions plus souvent destinées à faire taire les critiques en achetant les uns ou les autres qu'à opérer un vrai décollage économique.

Le déplacement du ministre de l'Intérieur apparaît bien tardif …

Peu de ministres de l'Intérieur — à la notable exception de Gaston Defferre, qui avait eu à Marseille l'occasion de fréquenter nombre d'insulaires — et parfois les plus typiques —, et de Charles Pasqua qui était Corse, ont été à la hauteur des problèmes. Un exemple parmi d'autres. Quand on a envoyé le commissaire Broussard à Ajaccio pour régler la question nationaliste, il a cru bon, pour obtenir des renseignements, de s'appuyer sur les truands, qui n'en demandaient pas tant pour prospérer. Résultat pire que nul: on a offert l'île sur un plateau à des gangs mafieux. Il paraît que Cazeneuve aime la Corse parce qu'il y a de la famille — d'ailleurs, il a accolé dans son discours la «singularité insulaire» à l'«unité de la République». C'est adroit, mais encore une fois on est dans une logique d'exceptions — pour ne pas reconnaître ce que l'île a d'exceptionnel.

Intégrer les immigrés et les enfants d'immigrés ne passe pas par une reconnaissance de leur spécificité, mais par la mise en place de moyens qui faciliteront l'intégration réelle. À commencer par l'imposition d'une laïcité implacable. Vous voyez, à jacobin, jacobin et demi !

Le Premier ministre a renvoyé dos à dos les auteurs du guet-apens et des dégradations. Ces deux évènements sont-ils comparables?

Non, bien sûr. D'un côté on avait un guet-apens. De l'autre, une réaction, et je suis le premier à déplorer Les débordements auxquels elle a donné lieu. Mais 600 personnes, ce n'est jamais que 1% d'Ajaccio: partout ailleurs, les médias n'en auraient pas fait une affaire. Il est curieux de constater à quel point les accusations de racisme insulaire révèlent le racisme anti-insulaire.

Manuel Valls a mis en cause les groupes identitaires. Quid du problème de l'intégration?

Le FN est à moins de 10% dans l'île: croyez-vous vraiment que les mouvements à proprement parler identitaires, qui sont déjà fort peu nombreux en métropole, puissent à leur gré déchaîner une opération de ratissage en Corse? Ou alors, il faut prendre «identitaire» au sens propre: qui sont aujourd'hui les plus identitaires, les anciens amis d'Alain de Benoist, qui d'ailleurs ne se reconnaît guère en eux, ou tous ceux qui appellent à reconnaître leur identité communautaire? Qui sont les plus identitaires — quelques nostalgiques de Pétain ou un communautarisme rampant auquel la République, si elle avait un peu de courage, devrait s'attaquer frontalement? Intégrer les immigrés et les enfants d'immigrés ne passe pas par une reconnaissance de leur spécificité, mais par la mise en place de moyens qui faciliteront l'intégration réelle. À commencer par l'imposition d'une laïcité implacable. Vous voyez, à jacobin, jacobin et demi! Après tout, Rousseau, qui inspira si fort Robespierre, n'avait-il pas écrit un Projet de Constitution pour la Corse pour Pascal Paoli?

 

Le Premier ministre a réfuté la notion de «nation corse». «Il n'y a qu'une seule nation, la nation française.» A-t-il raison?

«Je dis quatre vingt-cinq départements, car, bien entendu, j'excepte la Corse de la France…» écrit Alexandre Dumas (après la Restauration, il y avait en France 86 départements, Corse comprise): Manuel Valls en sait manifestement davantage que l'auteur du Comte de Monte-Cristo, où se trouve cette réplique étonnante.

Enfin, pas si étonnante que cela: il n'y avait alors qu'une soixantaine d'années que la France s'était fait donner la Corse par la République de Gênes, trop heureuse de se débarrasser d'une terre constamment rebelle.

Le fait est que l'on ne peut pas donner ce qui n'est pas à soi. La Corse des années 1760 n'appartenait pas à Gênes, celle des années 1770, après une guerre de conquête d'une violence inouïe, n'appartenait guère à la France. Il ne fallut pas moins qu'un empereur pour qu'un semblant de sentiment national germe dans l'île. Depuis, les divers gouvernements — à commencer par celui du Second Empire — n'ont vu dans la Corse qu'une opportunité politique pour faire élire, à grands coups de prébendes, des députés commodes issus des «clans» qui contrôlaient l'île selon un schéma méditerranéen archaïque.

La Corse aurait pu s'intégrer à la nation française — les 12 000 morts insulaires de 14-18, sur 40 000 hommes mobilisés, prouvent assez qu'un sentiment national était disponible.

Mais on est retombé dans la pulitichella — la politique politicienne — ordinaire, on n'a jamais tenté de relever une région dont un homme adulte sur quatre était tombé au front, ce qui a alimenté l'irrédentisme pro-mussolinien de l'entre-deux guerres.

Rebelote après 1962, quand les Pieds-noirs ont pu disposer de prêts d'État rarement remboursés pour mettre en valeur des terres corses insalubres. Tout ce que la Corse a gagné à la guerre d'Algérie, c'est le sentiment d'être devenue une terre d'immigration — ça, et la maîtrise du plastic.

L'histoire commune de l'île et du «continent» est une histoire d'occasions manquées. Et Manuel Valls voudrait maintenant imposer à la Corse un point de vue «national» étroit? Le Premier ministre réalise-t-il bien que l'autonomisme / indépendantisme qui vient de remporter les Régionales n'est au fond qu'un sentiment jacobin — à l'usage de l'île?

Alors, en vérité, soit on s'attache à liquider les fantômes du passé, soit on tire un trait sur la Corse.

Le 16 juillet 1774, l'abbé Galiani, homme d'esprit et des Lumières, grand économiste et fin connaisseur de la politique de son temps, écrivait à Louise d'Epinay: «La Corse est la plus grosse folie faite par M. de Choiseul, et la plus fatale à la France. Attendez, et vous verrez.»

Eh bien on voit.

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(source LeFigaro.fr / Alexandre Devecchio

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