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07/02/2016

LE MOUVEMENT DADA A 100 ANS

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LES ARCHIVES DU FIGARO - A l'occasion du centième anniversaire du dadaïsme, nous vous proposons d'assister au Festival Dada donné en 1920 à la salle Gaveau. Le journaliste du Figaro en revient effaré et mécontent.


Selon la légende, Dada est né à Zurich le 8 février 1916 au Cabaret Voltaire. Ses parents, une joyeuse bande d'artistes, l'auraient ainsi baptisé au hasard des pages d'un dictionnaire. Réunis autour du dramaturge allemand 220px-Hugoball.jpgHugo Ball, (photo) les poètes Tristan Tzara et Richard Huelsenbeck, le sculpteur Jean Arp et le peintre Hans Richter, lancent ce jour-là le dadaïsme en réaction aux horreurs de la guerre qui met à feu et à sang l'Europe toute entière. Ce mouvement intellectuel, littéraire et artistique vise à briser toutes les conventions et contraintes et à ériger le doute et la spontanéité en maîtres d'œuvre de la création. Victime de dissensions de plus en plus grandes entre ses représentants, Dada finit pas s'éteindre en 1923. L'année suivante André Breton publie le Manifeste du surréalisme.
Choquer le bourgeois

Si Dada inspire à des artistes (Duchamp, Picabia, Tzara…) des œuvres majeures, il donne également lieu à des performances totalement loufoques destinées à déstabiliser le spectateur bourgeois. C'est à l'une de ses représentations, point d'orgue du dadaïsme parisien, que se rend en 1920 Jacques Patin, journaliste au Figaro. Las! le critique ne tombe pas sous le charme de l'excentricité dadaïste. Le programme était pourtant alléchant: Francis Picabia, Tristan Tzara mais aussi André Breton, Paul Eluard ou Louis Aragon.
Article paru dans Le Figaro du 27 mai 1920
Un Festival Dada

Sans sourciller, nous avions lu le programme. Il contenait un assemblage de mots incohérents qu'on aurait crus découpés au hasard dans une feuille imprimée. Au milieu, un entrelacs de cônes, de zébrures et de paraboles mêlait au texte les pièces détachées de quelque étrange mécanique. En exergue, cette annonce d'une fantaisie moins échevelée: «Tous les dadas se feront tondre les cheveux sur la scène.»
Enfin, dans un coin, une manière de quatrain impertinent et puéril et qui pouvait (à cette place) évoquer l'invitation du poète:

Mes vers, mis de cette façon

Serviront de paillasson:

Essuyez vos pieds à la porte.

Le sanctuaire du nouveau culte, en l'occurrence la salle Gaveau, regorgeait, vers trois heures, de fidèles ou de curieux. Notre état d'âme, en y pénétrant, était à peu près celui d'un paysan breton admis pour la première fois à contempler quelque cérémonie sacrée des îles Hawaï. Nous savions, en effet, que presque tout le dadaïsme tient dans cette formule renouvelée des poilus: «Il ne faut jamais essayer de comprendre.»
«Dada est grand et M. Picabia est son prophète.»
Les initiés, cependant, échangeaient des propos abscons et leurs jeunes fronts s'éclairaient de candeur. Le sens de leurs paroles pouvait, croyons-nous, se résumer ainsi: «Dada est grand et M. Picabia est son prophète.»

Quant aux profanes, ils roulaient des yeux ronds en regardant la scène.
Sur celle-ci, des murailles de gazon s'élevaient en gradins. Derrière, un immense boudin annelé, jaune et noir, coiffé d'un parapluie, escaladait le grand orgue. Près de la rampe, une futaille voisinait avec un piano à queue.
André Breton portant une affiche de Francis Picabia à un festival dada en mars 1920.
Un premier dada, presque un enfant, parut sur l'estrade et commença de débiter des mots sans suite. Il nous prévint, toutefois, charitablement que le spectacle se déroulerait plutôt dans la salle que sur la scène. Il ne savait pas si bien dire!

Déjà, en effet, un murmure grondait dans l'auditoire. Un faux nègre, enveloppé dans une robe de chambre, tira d'une malle quelques ballons multicolores et les lâcha vers le plafond.
-Malikoko! cria un interrupteur.

Ce fut le signal du chahut. Des coups de sifflet partirent, aussitôt couverts d'applaudissements frénétiques. Les lazzi s'entrecroisèrent. D'une loge à l'autre, des galeries au parterre, partisans et adversaires de dada s'interpellèrent. Aux protestations, aux injures répondaient des rires homériques et des cris d'animaux. Les plus acharnés s'indignaient qu'aucune chevelure ne fût encore tombée sous le ciseau du sacrificateur et ils clamaient: «La tondeuse! la tondeuse!» sur l'air des Lampions.
Sourd à toutes les tentatives d'obstruction, un virtuose dada continuait cependant d'arracher au piano des 220px-Hugo_Ball_Cabaret_Voltaire.jpgdissonances barbares.

Hugo Ball portant le costume «cubiste» au Cabaret Voltaire en 1916.

Tout à coup, un groupe de personnages grotesques, la tête enfouie dans des tuyaux blancs, fit son entrée. Le vacarme redoubla. Maintenant les projectiles les plus divers pleuvaient sur la scène, boulettes et cocottes de papier, quartiers de pommes et pelures d'oranges.
Puis la salle entonna la Madelon.
Un fox-trot, joué au grand orgue, préluda à la seconde partie. Mais l'auditoire donnait quelques signes de lassitude. Il y eut un court intermède de calme.

L'apparition d'un personnage à perruque revêtu d'un sac de tarlatane dorée allait de nouveau déchaîner la tempête. Coupée de brèves accalmies, elle ne s'apaisa qu'à la fin. Une légère altercation eut lieu; la police dut intervenir.
Lorsque enfin les dadas s'assemblèrent pour le choeur final, la salle déjà était à demi vide. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.
N'allez pas croire néanmoins que les dadas n'affectent pas le plus grand sérieux. Pour effarante qu'elle soit; ils se prétendent créateurs d'une esthétique, et M. Julien Benda n'est pas sans avoir reconnu déjà dans le culte nouveau le dernier né des fils de Belphégor.*

Comme leurs frères en antiintellectualisme, les «dadas» professent que l'art doit être une union mystique avec l'essence des choses; qu'il doit les saisir dans leur «totalité indécomposable», dans «leur indistinction», dans leur «pénétration réciproque», dans «leur mouvance et leur fluidité». Il proscrit l'intelligence «qui déforme tout» et commande, le choix d'images aussi disparates que possible.
Il n'y aura sûrement pas beaucoup de gens chez nous pour enfourcher ce dada-là..
Les disciples de M. Picabia assurent encore que «dada est le bonheur à la coque». Mais cette définition, où l'on devine comme une réminiscence de l'oeuf de Colomb, pèche évidemment par excès de simplicité.

Quoi qu'il en soit, le dadaïsme, qui nous vient de Munich, apparaît un bien méchant article d'exportation. Et il ressemble si peu à Pégase qu'il n'y aura sûrement pas beaucoup de gens chez nous pour enfourcher ce dada-là...
Par Jacques Patin.
*Belphégor, essai sur l'esthétique de la présente société française est une œuvre de l'écrivain et polémiste Julien Benda publiée en 1918. Il y attaque les goûts de son temps, le romantisme et le sensualisme.


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(source LeFigaro.fr /Camille Lesbienne)

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